C’était une journée qui réclamait de la gravité. Elle aura été graveleuse. De la dignité : elle aura été indigne. De la mémoire, avec tout son tragique. Elle s’est voulue grossière. Autant de mots qu’on peine à écrire sans trembler lorsqu’on parle de Verdun et des commémorations du centenaire de cette bataille de France qui se sont déroulées hier.
Ils sont là, étendus par milliers, sous des croix et des stèles blanches, à jamais silencieux. Quelques-uns sont morts debout, ensevelis vivants dans la tranchée des baïonnettes. Dans cette terre où plus jamais ne repassera la charrue, ils reposent en paix. Cette même paix qu’ils nous ont léguée et que nous devrions protéger comme un héritage fragile. Au prix de leur sacrifice, au prix de leur jeunesse, au prix de leur vie, ils sont Morts pour la France. Ils ont tout donné pour elle. Tout perdu pour elle. Tout, sauf l’honneur. C’est cet honneur, ce vieux mot qu’on n’apprend plus, ni à dire ni à vivre, qui vient d’être piétiné par une jeune horde bruyante, comme ensauvagée par la mise en scène « avignonesque » d’intermittents de la raison et de la sensibilité.

« Ce qui marque la naissance et le développement de la civilisation, c’est le culte que l’on rend à ses morts. »

Depuis cent ans, à l’ombre intimidante de l’ossuaire de Douaumont – cette épée de pierre fichée dans le sol de la plus haute France -, les poilus de Verdun, derniers chevaliers des guerres antiques, premiers sacrifiés des guerres totales, recevaient ici l’hommage douloureux des soldats, des familles et des enfants de France qui entretiennent encore la mémoire de leurs anciens.

Ce qui marque la naissance et le développement de la civilisation, c’est le culte que l’on rend à ses morts. Vieux pays de peuplement, la France l’illustre dans ses cimetières, ses champs de bataille, ses monuments patriotiques. C’est Antigone enterrant son frère malgré la loi des hommes, quitte à en mourir. Ce qui marque au contraire le début de la « décivilisation », c’est l’incapacité à rendre ce culte primitif.

Les soldats de 14 auront évité le premier assaut, grâce à un sursaut presque instinctif de nombreux Français. On proposait de faire hurler « Black M », un rappeur du moment. Le concert fut annulé, malgré les cris d’orfraie de notre Ministre de la Culture dénonçant « un ordre moral nauséabond »… Mais c’était sans compter une deuxième offensive. Plus insidieuse, plus doucereuse, comme notre société du spectacle et de la fête en a, parfois, le secret : dans une mise en scène indécente, voici qu’on a vu s’avancer, au milieu des tombes, comme un symbole terrible, une armée manipulée de jeunes, sans mémoire, ni avenir, sans père, ni repère, ignorant l’histoire et la géographie dont ils sont les bénéficiaires. Triste symbole d’une infime partie de la jeunesse, nuit debout, jour couché, foulant les tombes, tapant sur des conserves et s’affalant en rigolant, comme tombée au champ du déshonneur…

« Mais, à cet instant, imperceptiblement, après une minute de silence respectée par chacun devant son poste de télévision, est né, dans chaque coeur de Français, comme un soulèvement. D’abord un amer haut le cœur. »

Mais, à cet instant, imperceptiblement, après une minute de silence respectée par chacun devant son poste de télévision, est né, dans chaque coeur de Français, comme un soulèvement. D’abord un amer haut le cœur. Laissant vite la place à un collectif « hauts les cœurs ! ». En chacun de nous, un lointain grand-père s’est levé ; un nom sur le monument aux morts de notre village ; un souvenir d’écolier, un pluvieux 11 novembre ; une lettre précieuse et déchirante retrouvée dans une vieille malle, où le jeune père, qui mourra demain à l’assaut, dit son adieu à sa femme et à ses jeunes enfants ; un vieux manuel d’histoire, un drapeau déchiré ; un frisson lorsque s’est éteint, en 2008, Lazare Ponticelli, le dernier des Poilus ; un sanglot étouffé dans la voix des anciens qui se demandent pourquoi eux sont encore là. Une patrie intérieure en somme, une patrie charnelle, une patrie française dont la capitale s’appelle pour toujours Verdun. Là, la jeunesse de France se tient debout, innombrable et silencieuse, en l’honneur de ceux qui sont morts pour la grandeur de la France et pour que continue à fleurir notre indomptable liberté.

Guillaume Peltier